Cécile Kouyouri : “Je n’oublierai jamais le 7 juillet 1997”

Première femme élue cheffe coutumière Kalina en Guyane française, elle défend avec la même pugnacité les valeurs de sa communauté et celles de la République.

Le 7 juillet 1997, j’ai été investie cheffe coutumière de mon village de Bellevue, à Iracubo. Cette date m’a marquée, j’y penserai jusqu’à ma mort“. Ce jour là, la Fédération des organisations autochtones de Guyane, la FOAG, a organisé la cérémonie d’investiture de Cécile Kouyouri, première femme kalina élue cheffe coutumière de sa communauté. Une célébration qui a changé sa vie. “Nos compagnons étaient là, le Conseil Général était là et il y avait un chaman. J’avais presque quarante ans et je venais d’être élue par les habitants de mon village. Ce jour-là, j’ai reçu quelque chose de fondamental. Au moment où le chaman a mis son maraca sur moi, j’ai senti quelque chose s’envoler, ce qui était enfoui depuis toujours est remonté. C’était comme une purification“.

Vêtue d’une tenue traditionnelle d’apparat, Cécile Kouyouri a fait lever le drapeau blanc bleu rouge. Sa marraine, qui était la doyenne du village, lui a donné ses instruments de cheffe, le boutou (bâton) et un aguesa (châle). “Avant de boire mon kashiri (la boisson rituelle) dans un tabela (bol) en terre cuite, j’ai fait devant les habitants un serment que je continue à tenir aujourd’hui, plus de vingt ans après“.

C’est après un incendie au village que la communauté amérindienne de Bellevue a décidé à l’époque de se choisir un chef. Révoltés par le temps mis par les pompiers pour leur venir en aide, les habitants se sont sentis oubliés, encore une fois. Depuis treize ans, ils n’avaient plus de leader pour les représenter. “Un village sans chef ne se fait pas entendre. De plus c’est notre coutume. J’ai participé au groupe qui réfléchissait à renouer avec cette tradition, mais je ne pensais pas être choisie !”

Aujourd’hui soixantenaire, Cécile Kouyouri, a pris toute la mesure des attentes liées à sa fonction : “Le chef coutumier a peut-être perdu son pouvoir, mais il conserve un rôle important. Il est le garant de la tradition, de la langue, de la coutume et des règles de vie. Il peut aussi être conseiller et même juge des conflits dans sa communauté. Il fait parfois de la psychologie et doit comprendre les siens. Il a un droit de regard sur l’éducation et il porte la parole de la communauté face aux administrations. C’est le garant de la terre et de la zone de subsistance“.

Au village de Bellevue, situé sur la zone littorale entre Cayenne et Saint Laurent du Maroni, les anciens ont plutôt bien accepté une femme pour cheffe. Quelques rires ont accompagné ses débuts tout au plus. Encore plus investie aujourd’hui qu’à ses début, Cécile Kouyouri poursuit ses combats en faveur de sa communauté : “Je vois ma fonction comme complémentaire avec les élus de la République. Je rencontre régulièrement les autres chefs coutumiers de Guyane. Nous avons tous les mêmes problèmes. Notre rôle c’est de les faire entendre pour obtenir des mesures équitables pour les amérindiens qui sont des citoyens comme les autres.”

Pour la cheffe coutumière Kalina, les batailles à mener en ce début de XXIe siècle sont nombreuses. Elles commencent par la question de la reconnaissance des peuples amérindiens de la part des institutions républicaines : “Nous ne sommes pas trop écoutés par la France. Pourtant nous sommes là, avec nos traditions. Pour moi le drapeau est important, il symbolise ma nationalité. Je suis française. Mais pas seulement : je suis française et je suis amérindienne“. Les Kalina souffrent de ce manque de reconnaissance. Il est difficile pour eux de se forger une identité solide, entre les traditions et les injonctions contraires du monde contemporain : “Les temps ont changé pour nous. Autrefois mon peuple était nomade. Les familles se déplaçaient et s’installaient près de la rivière et là où elles trouvaient de bonnes terres pour les abattis. J’ai reçu une éducation sévère mais au moins mes parents m’ont transmis notre histoire, nos traditions. C’est ce qui manque aux jeunes aujourd’hui. Les familles ont éclaté, les anciens n’ont pas pu transmettre aux plus jeunes ce qui fait l’essentiel de notre culture. Cela cause bien de la souffrance“.

Comme la plupart des enfants amérindiens nés dans des zones enclavées et éloignées des centres urbains, Cécile Kouyouri a du quitter sa famille très jeune pour partir à l’école. Mais cela lui a plu. Elle a appris la couture et a choisi d’aller travailler en métropole, avant de rentrer dans son village et d’y installer son atelier. Un parcours d’autonomie qui lui a ouvert des perspectives et l’a aidée à se construire : “J’ai fait une synthèse des deux univers. J’en ai retenu le plus positif. Je fais aujourd’hui des vêtements pour les hommes, les femmes et les enfants, des tenues traditionnelles. Récemment, je me suis mise à faire des perles. J’ai appris la technique toute jeune, avec ma mère. J’ai toujours dit à mon fils que tout ce que l’on apprend nous sert un jour”.

Entre deux créations dans son atelier, la couturière de Bellevue reprend ses fonctions de cheffe coutumière. Elle est aujourd’hui respectée pour sa ténacité et ses efforts constants pour maintenir le dialogue entre sa communauté et les collectivités locales : “Je ne suis pas toujours comprise. Nous sommes appelés à évoluer même si nous vivons au village. Il faut que nos enfants réussissent, on ne peut pas faire machine arrière. Notre mode de vie est compliqué par rapport aux règles françaises de propriété de la terre par exemple. Je voulais que nous restions sous la forme de la concession, avec l’état propriétaire et nous concessionnaires, mais je n’ai pas été suivie. Avec un titre de propriété, on ne peut ni avancer ni reculer, c’est une sorte de piège. C’est la fin de la vision communautaire. Nous devons réfléchir à cela.” Comme pour lui donner raison, le village de Bellevue, grâce à son intervention, a obtenu en 2017 une concession collective de 1000 hectares pour y développer des abattis : “ je vais bientôt rassembler les habitants pour évoquer tout cela : la concession, comment faire les abattis et pourquoi…J’essaye aussi de trouver des solutions pour l’avenir. Il faut développer l’économie pour nos jeunes, pour qu’ils reviennent chez eux. Un restaurant, une boulangerie, de la réparation de vélos… Je tiens à développer l’artisanat, des ateliers pour les adolescents, de vannerie, de poterie. Tout cela s’est beaucoup perdu, hors c’est un savoir-faire“.

Derrière l’énergie, le volontarisme et l’enthousiasme de Cécile Kouyouri, perce une inquiétude triste :” A vouloir imiter, et mal, la “modernité”, nos enfants ne savent plus qui ils sont. Ils se suicident en grand nombre, c’est comme une épidémie. Combien d’années d’écoles ont-ils passé, assis en classe, pour ne plus savoir qui ils sont à l’adolescence ! Tout est loin de nos villages, il faut aller en ville pour tout. Nous vivons une époque de travail et d’argent et tout cela est loin. Comment faire pour faire comme tout le monde alors ?” Pour Cécile Kouyouri la réponse est toute trouvée : en ne lâchant jamais le combat, dans le dialogue et l’affirmation de soi. “Il faut montrer que nous existons et surtout il nous faut retrouver notre joie de vivre perdue, même si c’est difficile. Nous avons la forêt et la terre. Notre position d’amérindiens en Guyane évolue, notamment grâce à l’action de jeunes comme Christophe Pierre. Seulement soyons attentifs : c’est le cœur qui doit parler. Il ne faut pas mettre de masques, il faut être nous-mêmes. Même si nous faisons comme tout le monde, nous devons rester amérindiens, dans nos cœurs et dans nos têtes“.

Ecoutez l’émission “La voix des femmes autochtones” enregistrée en direct le 9 mars 2019 au Muséum de Toulouse, animée par Anne Pastor (France Inter)


Article rédigé par Isabelle Fougère

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *